Pour ce nouvel épisode de Muses au cinéma, j’ai eu envie de modifier légèrement les règles.
Cette fois, ma muse n’est pas un personnage, mais une actrice : Kate Winslet.
Évidemment, Kate Winslet, c’est d’abord Rose dans Titanic. Cette jeune femme devenue iconique, presque figée dans sa belle robe, les bras ouverts à l’avant d’un paquebot. Mais derrière cette image connue de tous, il y a aussi une actrice dont le corps a été observé, jugé et commenté pendant une grande partie de sa carrière.
En choisissant de parler de Kate Winslet, je n’avais donc pas seulement envie de parler de son rapport au corps. J’avais aussi envie de parler de la femme au fil des âges. De notre droit à changer, à ne plus ressembler à celle que nous étions à 20 ans et à rester pourtant pleinement visibles.
Quand le succès transforme le corps d’une femme en débat public
Kate Winslet a tout juste 20 ans lorsqu’elle commence le tournage de Titanic. Le film connaît le succès que l’on sait et son visage devient immédiatement reconnaissable dans le monde entier.
Mais avec la célébrité viennent aussi les commentaires sur son physique. Son poids, ses formes et la place qu’elle occupe à l’écran sont disséqués comme si son corps était devenu un sujet public.
Des années plus tard, elle parlera de ces remarques comme d’une forme de harcèlement. Les journalistes commentaient son poids, l’interrogeaient sur son apparence et spéculaient déjà sur les rôles qu’elle pourrait obtenir si elle maigrissait. Elle n’était pourtant encore qu’une très jeune femme propulsée brutalement sous le regard du monde entier.
Elle aurait pu passer le reste de sa carrière à essayer de corriger ce qui avait été désigné comme un problème. Elle aurait pu chercher à devenir plus mince, plus lisse, plus conforme. Elle aurait aussi pu rester éternellement Rose, cette jeune femme à laquelle le public continuerait de la comparer.
Mais elle a fait autre chose : elle est restée elle-même.
Kate Winslet et le vieillissement : ne pas rester éternellement Rose
Notre société entretient une drôle de relation avec le vieillissement des femmes.
On nous invite à être belles, mais sans avoir l’air d’y travailler. À prendre soin de nous, mais sans devenir superficielles. À accepter notre âge, à condition qu’il ne soit pas trop visible. Et lorsque notre visage commence à raconter le passage du temps, on nous propose rapidement de le corriger.
Les actrices sont particulièrement confrontées à cette injonction. On photographie leurs premières rides, on compare leur visage à celui qu’elles avaient vingt ans plus tôt et l’on présente parfois leur évolution comme une dégradation. Spoiler alerte : c’est la même chose pour le poids.
Pourtant, pourquoi une femme devrait-elle continuer à ressembler à celle qu’elle était à 20 ans pour mériter d’être regardée à 40, 50 ou 60 ans ?
Kate Winslet explique au contraire que les visages deviennent plus intéressants avec le temps parce qu’ils portent davantage de vie, d’histoire et d’expériences. Elle refuse que chaque ligne ou chaque transformation soit automatiquement considérée comme quelque chose qu’il faudrait effacer.
Ce discours ne signifie pas que les femmes devraient obligatoirement vieillir « naturellement ». Ce serait simplement remplacer une injonction par une autre.
Chacune reste libre de modifier son apparence, de se maquiller, de recourir ou non à la médecine esthétique. La question n’est pas de juger ces décisions. Elle est de comprendre pourquoi les femmes semblent toujours devoir se justifier, qu’elles choisissent de transformer leur corps ou de le laisser changer.
Mare of Easttown : un corps n’est pas un défaut de continuité
Dans la série Mare of Easttown, Kate Winslet incarne une enquêtrice marquée par le deuil, la fatigue et les responsabilités.
Mare n’est pas construite pour être séduisante à chaque plan. Elle porte des vêtements ordinaires, mange rapidement, paraît souvent épuisée et avance comme elle peut au milieu de sa vie personnelle et de son enquête.
Lors d’une scène intime, le réalisateur propose à Kate Winslet de couper un plan sur lequel son ventre est visible. Elle refuse. Lorsque l’affiche promotionnelle de la série lui est envoyée, elle la retourne à deux reprises parce que son visage lui semble beaucoup trop retouché. Elle demande notamment que les rides autour de ses yeux soient remises.
Ce qui me touche ici, c’est que son ventre ou ses rides ne constituent pas le sujet de la série. Ils sont simplement là. Son corps n’a pas besoin d’être expliqué, héroïsé ou transformé en message. Il existe à l’écran comme existent les corps dans la vie : sans être parfaitement disposé pour la caméra à chaque seconde.
La véritable représentation commence peut-être à cet endroit. Lorsque la présence d’un corps ordinaire cesse enfin d’être un événement.
Lee Miller : pourquoi faudrait-il appeler cela du courage ?
Cette réflexion se poursuit dans Lee Miller, un film consacré à la photographe et correspondante de guerre dont Kate Winslet a également été productrice.
Pendant le tournage, un membre de l’équipe lui suggère de se tenir plus droite afin de dissimuler les plis de son ventre. Elle refuse une nouvelle fois. Elle expliquera ensuite ne pas vouloir que le fait d’apparaître naturellement soit présenté comme un acte courageux.
Et elle a raison : pourquoi montrer un ventre qui se plie devrait-il être un acte de bravoure ? Le mot peut sembler flatteur, mais il révèle aussi la norme. Si nous trouvons courageux qu’une femme laisse apparaître ses rides, ses plis ou les marques du temps, c’est peut-être parce que nous sommes encore habitués à ce qu’ils soient cachés.
Kate Winslet ne réclame pas que son corps soit admiré à chaque instant. Elle demande simplement qu’il ne soit pas systématiquement corrigé avant de pouvoir être montré. Il existe une différence importante entre ces deux choses. Finalement, le plus important serait que son corps, ou les corps de façon générale, ne fassent plus parler.
Nous n’avons pas forcément besoin de trouver tous les corps magnifiques en permanence. Nous pouvons simplement arrêter de considérer qu’ils doivent être transformés pour avoir le droit d’exister dans une image.
Une femme ne traverse pas les années en restant identique
Ce qui rend le parcours de Kate Winslet intéressant, ce n’est donc pas uniquement sa manière de parler de son poids ou de la retouche. C’est aussi la façon dont elle semble accepter qu’une femme puisse avoir plusieurs visages au cours de sa vie.
La jeune Rose de Titanic, la Clementine imprévisible d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind, la Hanna troublante de The Reader, l’April étouffée des Noces rebelles, la Mare fatiguée de Mare of Easttown et la Lee Miller confrontée à la guerre ne racontent pas la même féminité. Et heureusement.
Nous évoluons. Notre visage se transforme, notre corps traverse des événements et notre manière d’aimer, de désirer ou d’habiter le monde change également. Pourtant, les femmes sont souvent invitées à préserver une ancienne version d’elles-mêmes comme si elle était forcément la meilleure. Comme si changer revenait nécessairement à perdre quelque chose.
Mais que se passerait-il si nous regardions ces transformations non comme une disparition, mais comme une accumulation ? Nous ne sommes peut-être plus exactement celle que nous étions. Mais nous portons encore cette femme en nous, accompagnée de toutes celles que nous sommes devenues depuis.
Ce que les images finissent par nous apprendre sur notre propre corps
Les images ne sont jamais tout à fait anodines.
Lorsque nous ne voyons que des corps lissés et des visages sur lesquels le temps semble n’avoir laissé aucune trace, notre propre reflet peut finir par nous paraître anormal. Non pas parce qu’il l’est, mais parce qu’il ressemble de moins en moins aux images auxquelles nous sommes continuellement confrontées. Voir une actrice vieillir à l’écran ne réglera évidemment pas notre rapport à notre corps. Mais cela peut élargir ce qui nous paraît possible.
Une femme de 20 ans peut être désirée. Une femme de 40, 50 ou 60 ans aussi. Elle peut vivre une histoire d’amour, mener une enquête, être drôle, en colère, imparfaite, épuisée, puissante ou contradictoire. Être le centre du récit sans que celui-ci soit uniquement consacré à la perte de sa jeunesse et peut simplement continuer à exister.
Photographier une femme sans chercher à retrouver celle d’avant
Cette réflexion rejoint forcément les séances Muse que je propose.
Vous arrivez parfois en me parlant d’un corps qui a changé. Après une grossesse, une maladie, une variation de poids, une séparation ou simplement après plusieurs années passées à prendre soin de tout le monde avant de penser à vous. Certaines me montrent d’anciennes photos en me disant : « Là, je me trouvais belle. » Comme si la séance devait permettre de retrouver cette femme-là.
Mais mon travail n’est pas de vous ramener artificiellement vers une ancienne version de vous-même. Il est de regarder celle qui est là aujourd’hui. Avec son histoire, ses transformations et tout ce que son visage ou son corps ont traversé. La photographie ne nous oblige pas à aimer chaque partie de nous. Elle peut simplement nous permettre de ne plus détourner systématiquement le regard.
Se réapproprier son image, ce n’est peut-être pas retrouver le corps que nous avions avant. C’est retrouver le droit de décider comment celui que nous avons aujourd’hui mérite d’être raconté.
Quels films voir avec Kate Winslet ?
La carrière de Kate Winslet permet d’explorer des femmes très différentes. Certaines cherchent à s’émanciper, d’autres à comprendre qui elles sont. Certaines sont lumineuses, d’autres profondément dérangeantes.
Voici quelques films pour découvrir différentes facettes de son travail.
Titanic — pour commencer par l’icône
Il est impossible d’évoquer Kate Winslet sans revenir à Rose.
Mais derrière l’histoire d’amour, Titanic raconte aussi le parcours d’une jeune femme enfermée dans le rôle que son milieu social et sa famille lui imposent. Rose ne cherche pas seulement à survivre au naufrage. Elle apprend à choisir sa propre existence, à écouter ses désirs et à refuser la vie que les autres avaient décidé pour elle.
Eternal Sunshine of the Spotless Mind — pour parler d’amour et de projections
Clementine est spontanée, excessive et contradictoire. Mais elle refuse surtout de devenir la réponse aux problèmes d’un homme.
Le film interroge ce que nous aimons réellement chez une personne et ce que nous projetons sur elle. Il raconte aussi ce qui demeure d’une relation après sa disparition et la manière dont nos histoires, même douloureuses, participent à nous construire. Une histoire d’amour étrange, poétique et profondément mélancolique dans laquelle l’oubli ne suffit pas à effacer ce qui nous a transformés.
The Reader — pour affronter la complexité sans chercher à l’effacer
Hanna est un personnage difficile à regarder et plus difficile encore à juger. Derrière son apparente dureté se cache un secret … Mais comprendre une personne ne signifie pas forcément lui pardonner.
Kate Winslet interprète Hanna sur plusieurs années, jusque dans son vieillissement, sans chercher à la rendre plus aimable qu’elle ne l’est. The Reader interroge la honte, le secret, la responsabilité et cette frontière particulièrement inconfortable entre essayer de comprendre quelqu’un et excuser ses actes.
C’est sans doute, je trouve, l’un des rôles les plus complexes et les plus troublants de sa carrière.
Les Noces rebelles — pour questionner la vie que l’on était censée désirer
April possède, en apparence, tout ce qui devrait la rendre heureuse : un mari, des enfants et une jolie maison. Pourtant, elle étouffe.
Le film explore avec beaucoup de dureté le poids des rôles sociaux et la culpabilité qui apparaît lorsque la vie dont nous avons rêvé — ou dont on nous a appris à rêver — ne nous suffit pas. Il pose une question toujours actuelle : que devient une femme lorsqu’elle ne se reconnaît plus dans la place qui devait prétendument la combler ?
Ammonite — pour les femmes que l’Histoire a laissées dans l’ombre
Kate Winslet y incarne Mary Anning, une paléontologue dont les découvertes ont longtemps été insuffisamment reconnues.
Le film parle de solitude, d’invisibilisation, de désir et de la rencontre entre deux femmes qui ne trouvent pas facilement leur place dans le monde qui les entoure.
Kate Winslet y interprète une femme dure, solitaire et peu démonstrative. Une femme dont le corps n’est pas mis en scène pour séduire le spectateur, mais pour raconter le travail, la fatigue et ce qui se réveille progressivement en elle.
Lee Miller — pour prolonger la réflexion sur le regard et l’image
Ancienne mannequin devenue photographe et correspondante de guerre, Lee Miller refuse de rester uniquement celle que les autres regardent.
Elle décide à son tour de prendre l’appareil, de documenter le réel et de choisir ce qui mérite d’être vu. Le film se concentre notamment sur son travail pendant la Seconde Guerre mondiale et sur sa volonté de témoigner de ce qu’elle découvre.
Pour une photographe, ce renversement du regard est particulièrement intéressant : passer du statut de modèle ou de muse à celui de femme qui regarde, choisit et raconte.
Et côté série : Mare of Easttown
Pour découvrir un personnage féminin d’âge mûr qui n’est ni embelli ni simplifié.
Mare est compétente, parfois désagréable, drôle, épuisée et profondément blessée. Autrement dit : elle est entière.
La série montre une femme dont la valeur ne dépend ni de sa jeunesse ni de sa capacité à rester séduisante. Son visage, son corps et sa fatigue participent simplement à raconter son histoire.
Continuer à apparaître
Kate Winslet n’est sans doute pas intéressante parce qu’elle aurait trouvé la formule parfaite pour aimer son corps. Elle l’est parce qu’elle nous rappelle qu’un corps n’a pas besoin d’être parfait — ni même aimé à chaque instant — pour avoir le droit d’être représenté. La véritable question n’est peut-être pas de savoir comment rester jeune, mais comment continuer à apparaître lorsque nous ne le sommes plus.
Comment accepter que notre image évolue sans considérer que nous disparaissons avec elle.
Comment regarder la femme que nous sommes aujourd’hui sans lui reprocher constamment de ne plus être celle d’hier.
Et comment laisser enfin les femmes traverser les âges sans leur demander de s’excuser pour les traces du voyage.
Aurélie Rhodier, photographe et vidéaste en Alsace. J’accompagne les femmes à regarder leur corps autrement.
Je propose également des accompagnements en tant que psychopraticienne. Pour en savoir plus, rendez-vous sur mon site internet : ici.