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Reprendre possession de son image lorsque le corps nous échappe

10/09/2026
Alsace, colmar, strasbourg

Sur Instagram, mon nouvel épisode de Muses au cinéma est consacré à la très célèbre Frida Kahlo, à travers le film Frida de Julie Taymor, avec Salma Hayek dans le rôle de l’artiste.

Aujourd’hui, Frida est partout. Sur des affiches, des vêtements, des tasses, des coussins et bien d’autres objets encore. Son visage est devenu immédiatement reconnaissable, notamment grâce à ses emblématiques sourcils.

Pourtant, derrière cette icône commerciale se cachent surtout une artiste et une femme avec qui la vie n’a pas toujours été tendre. Son œuvre ne se résume ni à quelques fleurs colorées ni à une esthétique facilement identifiable. Elle raconte un corps, une identité, des souffrances, des désirs et une volonté farouche de ne pas disparaître.

Alors, derrière les fleurs et les couleurs, quelle relation Frida Kahlo entretenait-elle avec son corps ? Et que pouvons-nous apprendre de la manière dont elle a choisi de le représenter ?

Quand le corps devient un objet observé par les autres

Le corps de Frida est malmené très tôt. À l’âge de six ans, elle contracte la poliomyélite, qui laissera des séquelles sur sa jambe droite.

Puis, à 18 ans, elle est grièvement blessée dans un accident de bus. Cet événement lui vaudra plusieurs mois d’immobilisation, mais aussi, tout au long de sa vie, de nombreuses opérations, des corsets orthopédiques et des soins médicaux particulièrement lourds.

L’accident marque incontestablement un avant et un après dans la vie de la jeune femme.

Lorsqu’un corps est sans cesse examiné, manipulé, médicalisé ou commenté, lorsqu’il nous limite dans ce que nous pouvons faire, il peut finir par nous donner l’impression de ne plus vraiment nous appartenir.

C’est ce qu’a vécu Frida, mais cette sensation peut également apparaître dans des expériences beaucoup plus communes : une maladie, une grossesse, une opération, une prise ou une perte de poids, le vieillissement ou n’importe quelle transformation importante.

Le corps devient alors parfois un problème à résoudre, un objet dont les autres parlent, avant même de rester un espace que l’on habite.

Le miroir : de corps observé à corps regardé par elle-même

Lorsque l’on est immobilisée durant de longues semaines, le temps peut rapidement devenir un bourreau.

Après son hospitalisation, Frida poursuit sa convalescence chez elle. On fait installer un miroir au-dessus de son lit ainsi qu’un chevalet adapté, lui permettant de peindre en restant allongée. C’est pendant cette longue convalescence que la peinture prend une place déterminante dans sa vie. En 1926, elle réalise son premier autoportrait.

Elle ne peut pas décider de ce qui lui est arrivé. En revanche, elle peut décider de la manière dont elle va le représenter. Son corps, jusque-là blessé, soigné et observé par les autres, devient un corps qu’elle regarde elle-même.

Dans beaucoup de ses œuvres, elle ne cherche pas à le rendre plus conforme, plus séduisant ou plus acceptable. Elle le représente traversé par la douleur, la solitude et parfois même la fragmentation. Plus tard, elle transformera également certains de ses corsets orthopédiques en supports peints, comme si elle refusait de laisser aux objets médicaux le dernier mot sur ce qu’ils racontaient de son corps.

Sa peinture devient alors bien davantage qu’une occupation. Elle lui offre un espace d’expression, mais aussi une manière de reprendre possession de son image.

Montrer la douleur sans en faire une belle histoire

On dit souvent que Frida Kahlo a « transformé sa douleur en art ». La formule est belle. Peut-être même un peu trop belle. Elle pourrait presque laisser croire que la souffrance était nécessaire à son talent ou qu’elle lui aurait offert quelque chose de précieux. Il est impossible de savoir quelle artiste Frida serait devenue si cet accident n’avait pas eu lieu. En revanche, nous pouvons éviter de réduire son œuvre à une conséquence automatique de ses blessures. Même si souvent, les artistes vont puiser « là où ça fait mal ».

Ce n’est pas la douleur qui a peint ses tableaux. C’est elle.

Frida ne fait pas disparaître ce qu’elle traverse : elle lui donne une forme visible. Ses œuvres évoquent ses douleurs chroniques, ses opérations, son rapport à la féminité, ses grossesses interrompues. Son rapport à la maternité semble avoir été aussi douloureux que complexe. Certaines de ses œuvres donnent à voir la perte, le corps médicalisé et l’enfant qui ne viendra pas, sans chercher à rendre ces expériences plus pudiques ou plus facilement supportables pour celui qui les regarde.

Psychologiquement, créer ne supprime pas nécessairement la souffrance. Une œuvre ne guérit pas tout et l’expression artistique ne transforme pas miraculeusement une épreuve en quelque chose de positif. Mais créer peut permettre de déposer une partie de ce qui nous traverse, de lui donner un langage et de ne plus le porter uniquement à l’intérieur de soi.

Ne pas attendre d’être réparée pour prendre sa place

Frida, c’était un corps abîmé et douloureux. Mais c’était aussi une femme à l’identité visuelle extrêmement affirmée et à la personnalité tout aussi entière.

Elle a défendu ses convictions politiques, évolué dans des milieux artistiques et intellectuels encore très masculins et vécu des relations avec des hommes comme avec des femmes. Frida a aimé, créé, milité et pris position dans une époque où les femmes disposaient de bien moins de liberté qu’aujourd’hui.

Elle a refusé de devenir une version plus discrète d’elle-même.

Nous attendons souvent d’être guéries, plus minces, plus confiantes, plus stables ou plus légitimes avant de nous autoriser à prendre notre place. Nous repoussons notre apparition à plus tard, vers une version de nous-mêmes que nous estimerions enfin présentable.

Est-ce que Frida ne nous rappellerait pas qu’une vie ne commence pas seulement lorsque tout est enfin réparé ?

Prendre sa place ne signifie évidemment pas être invulnérable. Frida ne l’était pas. Elle a connu la douleur, la dépendance, le découragement et des périodes durant lesquelles son corps ne lui permettait plus d’avancer comme elle l’aurait voulu.

Il ne s’agit donc pas d’ériger sa vie en injonction à rester forte ou à continuer coûte que coûte. Mais peut-être pouvons-nous retenir d’elle qu’il n’est pas toujours nécessaire d’attendre une version idéale de nous-mêmes pour provoquer enfin cette rencontre avec soi.

Se construire une image n’est pas nécessairement se cacher

Les vêtements traditionnels, les coiffures fleuries, les bijoux et les couleurs de Frida Kahlo ont participé à la construction d’une image immédiatement identifiable.

On pourrait penser qu’une apparence aussi travaillée crée forcément une distance avec la personne réelle. Pourtant, construire son image ne signifie pas nécessairement mentir ou chercher à se dissimuler. Notre apparence peut aussi devenir un langage. Elle peut raconter une histoire, affirmer une identité culturelle ou politique, exprimer une personnalité, créer une protection ou rendre visible une partie de soi que les autres ne perçoivent pas spontanément.
Chez Frida, les vêtements pouvaient parfois dissimuler ses appareillages ou certaines particularités physiques. Mais ils exprimaient également son attachement à la culture mexicaine et contribuaient à la manière dont elle choisissait de se présenter au monde.

L’authenticité ne consiste donc pas forcément à apparaître sans préparation, sans mise en scène ou sans artifice. Elle peut aussi résider dans le fait de choisir consciemment ce que l’on souhaite montrer et la manière dont on désire être regardée.

Cette question est centrale en photographie. Une image mise en scène n’est pas nécessairement une image mensongère. Choisir un vêtement, un décor, une lumière ou une posture peut au contraire permettre de rendre visible quelque chose de profondément sincère. Il existe une différence essentielle entre façonner son image pour répondre aux attentes des autres et la construire pour exprimer quelque chose de soi.

Dans le premier cas, on cherche à devenir acceptable. Dans le second, on redevient autrice de sa propre représentation.

« Ne jamais revenir » et « Viva la vida » : accueillir l’ambivalence

Deux phrases associées aux derniers jours de Frida Kahlo m’ont particulièrement marquée.

À la fin de son journal, elle écrit :

« J’espère que la sortie sera joyeuse, et j’espère ne jamais revenir. »

Quelques jours avant sa mort, elle inscrit pourtant sur une toile représentant des pastèques :

« Viva la vida. »

J’ai d’abord cherché à savoir s’il fallait y voir une contradiction. Avant de me dire que ces deux phrases racontaient peut-être une seule et même réalité psychique, profondément humaine. On peut aimer la vie et être épuisée par ce qu’elle nous fait traverser, célébrer ce qui a existé tout en ne souhaitant pas avoir à tout recommencer et porter simultanément l’élan et la fatigue, la couleur et la douleur.

Frida n’était ni une héroïne invulnérable ni une femme entièrement définie par ses souffrances. Elle était faite de forces, de fragilités, de désirs et de contradictions. Comme nous pouvons toutes l’être.

Redevenir autrice de sa propre image

Se réapproprier son corps et son image ne consiste peut-être pas à apprendre à trouver son corps parfait. Cela consiste peut-être davantage à retrouver le droit de décider de la manière dont il raconte notre histoire.

Je le constate régulièrement lors des séances MUSE. Vous me confiez souvent que votre corps a changé. Il a parfois traversé la maladie, une grossesse, une séparation ou une période d’épuisement. D’autres fois, il a été jugé, négligé ou même évité. Parfois, il a traversé tout cela à la fois.

La photographie ne répare pas magiquement la relation que l’on entretient avec lui, mais elle peut ouvrir un autre regard. Elle peut offrir un espace dans lequel déposer une partie de son histoire, sans chercher à l’effacer, à la corriger ou à devenir quelqu’un d’autre.

Frida Kahlo n’a pas seulement peint son corps. Elle a refusé que la médecine, la douleur, les normes ou le regard des autres soient les seuls à pouvoir le raconter.

Et si reprendre possession de son image commençait simplement par là ?


Je suis Aurélie, j’accompagne les femmes en Alsace, Colmar, Strasbourg mais également partout dans le monde à se réconcilier avec leur corps, à se regarder autrement et reprendre confiance en elles.

Issue d’un parcourus universitaire en psychologie, je propose également des accompagnements en tant que psychopraticienne autour des transitions de vie, de la relation au travail et la confiance/estime de soi. Pour découvrir ces accompagnements vous pouvez vous rendre sur le site consacré à cette activité : par ici.